NADIA MYRE: ORAISON / ORISON Galerie OBORO, Montréal, du 8 novembre au 13 décembre 2014

Gina Antinozzi 

« L'être humain est avant tout un être de langage. Ce langage exprime son désir inextinguible de rencontrer l'autre [...] et d'établir [...] une communication ». – Françoise Dolto 

Née à Montréal, Nadia Myre est une artiste algonquine multidisciplinaire dont les œuvres se retrouvent aujourd'hui sur quatre continents. Pour sonder les notions de perte, de désir, d’identité et de mémoire, elle développe une sémiotique très personnelle. Elle trace l'écriture renouvelée de la pensée circulaire autochtone, nous invitant à y prendre place, conscients de notre rôle dans un idéal cosmologique qui dépasse les dissonances linguistiques, émotionnelles et relationnelles.

En 1997, Nadia entreprend des études à l’Université d’art et de design Emily-Carr, à Vancouver. À la même époque, grâce à la quête d’identité culturelle de sa mère, elle obtient la reconnaissance de son appartenance à la communauté autochtone Kitigan Zibi Anishinabeg. Pour la jeune artiste qu’elle est alors, cette identification n'a rien d'une finalité, mais représente plutôt la possibilité de se réapproprier un héritage culturel ancestral précieux, qui ne saurait être perdu. Elle puise dans ce terreau fertile un vocabulaire et un savoir-faire artisanal, et surtout l’approbation des valeurs qui lui sont propres et lui permettent de se construire. 

En 2002, elle obtient une maîtrise en arts visuels de l’Université Concordia. La même année, à OBORO, elle entreprend l’ambitieux projet de perler les cinquante-six pages que constitue l’impression des chapitres 1 à 5 du texte de la loi canadienne sur les Indiens de 1876, loi conçue dans une intention implicite d'assimilation. Pour décons- truire l’inacceptable, l'aiguille perce une à une les lettres qui sont substituées par des perles. L'envergure du projet est telle que Nadia fait appel à des participants. Pendant trois ans, de nombreux alliés réunis autour d'une table s'emploient à perler comme on s'adonne à un rituel de guérison collectif. De toutes origines confondues, ensemble, ils perpétuent une pratique traditionnelle des femmes autochtones. L'expérience dépasse de loin les champs du personnel et du culturel. Elle s’avère même si signifiante qu'il était presque impossible d'en anticiper la portée. Dès lors, la pratique relati- onnelle, l’œuvre participative, s’inscrit au cœur de la démarche de l'artiste. 

« The Scar Project » manifeste un désir d'intimité doublé d'une quête de sens. Pendant près de dix ans, Nadia invite les gens à broder sur un canevas l’une de leurs cicatrices morales ou physiques. 1400 blessures sont ainsi reprisées, 1400 expressions d’histoires personnelles que l'artiste porte et répertorie sont ainsi partagées. De cette quête d'identité ou de sens, d'amour ou de pardon, de « Indian Act » jusqu'à « Oraison », il y a un fil conducteur jamais rompu qui rappelle que tout est intimement lié et que ce qui est coupé peut être renoué. Par un regard rétrospectif, Nadia considère avec reconnaissance la richesse de toute cette matière, récoltée pendant près d'une décennie. Elle la dépose ici pour ancrer nos lieux communs. Cette matière a servi à écrire l'exorde de l'expérience d'immersion sensible à laquelle Nadia, aujourd’hui, nous con- vie. L’œuvre est un continuum de nos désirs persistants de guérison ou d'union, de nos désirs de nous souvenir ou d'oublier. La métamorphose de nos histoires personnelles établit la distance nécessaire pour mieux apprécier nos progrès. Regardez. 

« Oraison porte sur l’indélébilité de la mémoire et la façon dont les événements demeurent vivants dans nos corps physiques », précise Nadia. C'est un lieu de réminis- cence ouvert à l’autre ; une prière à faire ou à entendre. Tel un geste de reconnaissance, l'image d'une pierre ficelée, placée en exergue de l’exposition, évoque la mémoire des grands-pères qui nous guident par leur sagesse vers cet état de contem- plation et d'écoute. L'installation nous plonge dans la pénombre d'un espace vague. Le noir des murs repousse les limites physiques où tout ce qui est tapi dans l'ombre se trouve en état d’apesanteur. Un phare balaie l'espace mettant en lumière, progressivement, les étapes à franchir pour atteindre l'état d'oraison. Le premier repère est un filet de pêche rouge, en suspension depuis le plafond, qui se soulève puis s'abaisse pour libérer ce qui doit être relâché. Ancré au sol par des pierres qui, par leur disposition circulaire, rappellent le rituel de sudation, il souffle et rythme la cadence de notre ascension. Inspirez. 

Sept grandes plaques d'aluminium sur lesquelles sont montées les images numérisées de la face cachée d'« Indian Act » sont disposées autour de la salle. Un fil rouge les unit entre elles, pour évoquer ce lien entre toutes choses. Sept, pour les sept enseignements sacrés dont les principes sont axées sur l'harmonie plutôt que sur l'individualisme. Ou sept pour les générations qui nous précèdent et nous succèdent. Sur ces plaques noires qui se fondent à l'espace, les fils blancs matérialisent les gestes de ceux et celles qui ont perlé avec détachement. Ces traits sont les signes du langage primordial, les paroles qui n'ont pas encore été prononcées. S'en échappe le murmure orchestré de voix qui psalmodient les confidences écrites de cicatrices. Le son et le souffle pour exulter. Expirez. 

Dans une alcôve au fond de la salle, un écran projette en boucle, plus grandes que nature, les images des cicatrices. Cette fois, les cicatrices reprisées apparaissent successivement, dans un clignement de l’œil. Il nous est donné une vision, globalisante et rythmée, moins monologique. Il n'est plus possible de s'attarder, contrairement aux présentations précédentes. Le médium froid crée une distance entre ce que nous choisissons de voir et ce qu'il y a vraiment à voir. Dans un esprit d’universalité, c’est le juste retour des choses. Lâchez prise. 

Fabriqué à partir de lanières finement taillées dans du bois provenant de Kitigan Zibi, un grand panier d’offrandes appelle à la cérémonie du potlatch. Des sacs de médecine y sont déposés à l’intention des visiteurs. Le tabac ou le cèdre contenu dans ces petits baluchons rouges sont des végétaux couramment utilisés au cours des rites cérémoniaux. Recevez.

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NADIA MYRE: ORAISON / ORISON Galerie OBORO, Montréal, du 8 novembre au 13 décembre 2014

Gina Antonozzi, Translation: Colette Tougas

“Human beings are first and foremost constituted by language. Language expresses an inextinguishable desire to meet the Other... and to establish... communication.” – Françoise Dolto 

Born in Montreal, Nadia Myre is a multidisciplinary artist of Algonquin origin whose work can be seen on four continents. To probe notions of loss, desire, identity and memory, she has developed a semiotics of her own. Within it, the circularity of Aborigi- 

nal thinking is expressed in a renewed form of writing that draws us in as we become aware of our role in a cosmological ideal reaching beyond linguistic, emotional et relational dissonances. 

Nadia began her studies in 1997 at the Emily Carr School of Art and Design in Van- couver. Concurrently, through her mother’s claiming of her own cultural identity, she gained recognition as a member of the Kitigan Zibi Anishinabeg Native community. For the young artist that she was back then, this identification was not an aim in and of itself, but rather an opportunity to reappropriate a precious ancestral cultural heritage that should not be wasted. There, she found a vocabulary, an ancient know-how and, above all, the approval of values that were her own and allowed her to build herself. 

In 2002 she completed an MA in visual arts at Concordia University. The same year, at OBORO, she began the ambitious project of beading the fifty-six printed pages of chapters 1 to 5 of the 1876 Indian Act of Canada, which was designed with the implicit intention of assimilation. To deconstruct the unacceptable, needles pierced every single letter of the document and replaced them with beads. The scale of the project was such that Nadia reached out for the help of volunteers. For three years, a great number of participants of all origins worked together around a table—a process recalling a collective healing ritual. Collectively, they perpetuated a traditional Native women practice. The experience went far beyond the personal and cultural fields, and proved so significant that it was almost impossible to anticipate its scope. Since then, a relational approach, involving participatory works, has been at the centre of Nadia’s practice. 

The Scar Project shows both a desire for intimacy and a quest for meaning. During almost ten years, Nadia invited people to embroider a personal scar, moral or physi- cal, on a piece of canvas. 1400 wounds have been stitched up—1400 expressions of individual stories, carried and recorded by the artist, have been shared in this way. In a quest for identity or meaning, love or forgiveness, from Indian Act to Orison, an uninterrupted main thread reminds us that all things are interconnected and that what has been cut off can be tied anew. Through a retrospective gaze, Nadia gratefully con- 

siders the rich content gathered in the course of nearly a decade. She presents it here as ground for what we share in common. This material has contributed to the writing of an introduction to a sensitive immersive experience to which she now invites us. The work is a continuum of our enduring desires to be healed or united, of our wishes to remember or forget. The transformation of personal stories has established the distance required to better appreciate the progress made. Look. 

Orison deals with the indelibility of memory and how events live on in our physical bodies,” notes Nadia. It is a place of remembering open to the Other; a prayer to be made or heard. In a gesture of gratitude, the image of a string-wrapped stone at the opening of the exhibition evokes the memory of grandfathers wisely guiding us towards a state of contemplation and listening. The installation plunges us in an indistinct, semi-dark space. The black walls push back physical boundaries and every- thing lurking in the dark appears in a state of weightlessness. A beacon sweeps across the space, progressively highlighting the stages you must cross to reach the state of orison. The first reference point is a red fishing net, hanging from the ceiling, which in an up-and-down motion releases what must be let go. Held down by stones whose circular arrangement recalls a sweat lodge ceremony, it gives breath to and punctuates the rhythm of our ascension. Breath in. 

Seven large aluminum plates on which are mounted the digitized images of the unseen side of Indian Act are arranged on the walls around the room. Red thread unites them, recalling the link between all things. Seven—for the seven sacred teachings whose principles focus on harmony rather than individualism. Or for the generations before and after us. On these black plates that melt into the surrounding space, white thread materializes the beaders’ impassive gestures. The marks are the signs of a primordial language, of words yet unspoken. It lets out an orchestrated whisper of voices chanting the scars’ written secrets. They are the sound and breath needed to exult. Breath out. 

In a recess at the end of the room, enlarged images of scars are projected in a loop. Here, the stitched up scars follow one another in the wink of an eye. The vision is sweeping and rhythmic, not as monologic. You cannot dwell on a detail as you did in the main room. The cold medium creates a distance between what you choose to see and what is really to be seen. Universally speaking, this is poetic justice. Let go. 

Made from finely carved strips of wood from Kitigan Zibi, a large basket filled with offerings is an invitation to a ceremony of potlatch. Medicine bags await visitors. The small red bundles contain tobacco or cedar, plants frequently used in ceremonial rites. Receive.